100_4883SALIM JAY EST-IL UN ECRIVAIN MAROCAIN ?

Par Fouad Laroui (Jeune Afrique)

Salim Jay est-il un écrivain marocain ? La question est moins oiseuse qu’elle ne le paraît. Elle invite à une réflexion qui nous concerne tous, en ces temps d’identités troubles, d’allégeances multiples, de soucis planétaires. Le cas Jay est exemplaire de la condition humaine, pas moins. Qui l’étudie s’en convainc aisément.

Quels sont les faits ? Voici un homme - ecce homo - né à Paris, en 1951, de père marocain et de mère française. Sur ce point s’accordent les administrations. Elles en tirent cependant des conclusions différentes. Pour la chérifienne, il est sujet du roi, à cause de sa filiation. Pour la française, il est doublement gaulois : elle ajoute à la filiation maternelle le droit du sol. Ajoutons à cet imbroglio qu’à l’époque l’Empire était Protectorat de la République. Trois substantifs massifs, gravés ici et là dans le marbre, qui se dressent au chevet du bébé comme autant de fées qui ne lui veulent que du bien mais qui menacent de l’écraser dans son berceau. Nous y aurions perdu un écrivain de talent, un polémiste qui effraie les faussaires et un sacré bonhomme.

Salim Jay est-il un écrivain marocain ? Lorsqu’en 1999, à l’occasion de l’Année du Maroc, une journaliste fut chargée d’établir une sorte d’inventaire des écrivains, plumitifs, libellistes, polygraphes, fabulistes et même affabulateurs que compte le royaume, elle fit son travail très consciencieusement : elle inclut tout le monde - et oublia monsieur Jay. Ce dernier ne rata pas une si belle occasion de sortir de ses gonds. Lors de la présentation de l’ouvrage, la pauvrette fut emportée dans une de ces colères homériques dont le « fou de lecture » est coutumier et où sa voix de stentor fait merveille. Témoin de la scène, nous ne pouvons que donner raison à un homme qui a écrit plus d’une vingtaine d’ouvrages, un millier d’articles divers et dont le père fut une sorte de poète officiel de Mohammed V - il lui consacra en 1985 un savoureux Portrait du géniteur en poète officiel aux éditions Denoël. À ce double titre, ne méritait-il pas d’être inclus dans la nomenclature établie par la dame - qu’il dévora donc toute crue pour ne pas l’avoir fait ?


Fut-ce à cause de l’outrage de 1999 ? L’homme à qui l’on refusait une qualité qui lui semblait aller de soi s’attela lui-même à un Dictionnaire des écrivains marocains, paru aux éditions Paris-Méditerranée en 2005. Cependant, par un scrupule qui l’honore, il n’inclut pas un certain Jay (Salim) dans la liste des auteurs auxquels il accordait une consécration pour le moment définitive puisque ce dictionnaire n’a pas d’équivalent. Le voilà donc, de nouveau, exclu du panthéon, cette fois-ci par lui-même. Il trouva tout de même le moyen de trancher le débat en y incluant son frère jumeau, Farid, poète « dont les inédits sont nombreux » et dont il souhaite en conclusion qu’un éditeur songe à réunir en recueil ses meilleures pages. Si ce n’est toi, c’est donc ton frère…

Salim Jay est-il un écrivain marocain ? Si la reconnaissance par les pairs vaut titre de séjour, l’affaire semble mal engagée. Au cours du dernier Salon du livre de Tanger, on assista à un échange aigre-doux entre lui et le Nestor de la littérature marocaine, Driss Chraïbi. Ce dernier, ulcéré par les commentaires pas toujours flatteurs que faisait l’acerbe critique littéraire qu’est Salim Jay, lui demanda tout à trac, après avoir d’abord feint de ne pas le reconnaître :
- Mais quelle est ton œuvre ?
- Mon œuvre existe, même si vous ne la lisez pas, répondit Jay sans s’émouvoir

Ses pairs semblent surtout le craindre, même - et surtout - lorsqu’il a beaucoup fait pour leur gloire. Combien de textes qui s’étudient aujourd’hui dans les séminaires de littérature maghrébine ou de post-colonial studies en Amérique ne portent-ils pas la marque discrète du plus talentueux « nègre » de la place ? Et, tant que nous y sommes, combien de millionnaires qui ne savent pas écrire, combien de gendelettres incapables d’assimiler la concordance des temps se pavanent-ils dans les salons parisiens grâce à lui ? Mais n’allons pas par là.

Salim Jay est-il un écrivain marocain ? Je vois bien que cette question commence à vous énerver. Prenons-la sous un autre angle. Ouvrons son dernier livre, Embourgeoisement immédiat. Le plaisir de lecture est là, tout de suite, indéniable, constant. Cela commence par un thème familier chez cet homme qui a choisi de vivre de lecture et d’eau fraîche : comment vais-je payer mon loyer ce mois-ci ? Depuis L’Oiseau vit de sa plume (Belfond, 1989), et même avant, le lecteur sait que Jay a fait de l’évocation de ses soucis d’argent un genre littéraire. « Dix-huit années passèrent, comme un rêve. Dix-huit années du même cauchemar. Dix-huit années durant lesquels j’ai affiché en couverture, sur mon lit, ce constat irréfragable : noyé dans mes loyers. » Sa propriétaire n’a que faire de belles lettres, il lui faut des chiffres, de l’argent comptant. Lui, tout à son délire onirique : « Elle devenait, dans le secret de mon imagination, une sorte de vahiné que je ceignais de fleurs tandis qu’elle rêvait de me saigner à blanc. » Aux misères de l’existence, il oppose la joie des mots qui virevoltent et étincellent. À défaut d’un domicile fixe, cet homme vit dans la langue française. Il vit même dans son étymologie, une sorte de cave métaphoriquement parlant, ce dont peut témoigner cette phrase, adressée à sa propriétaire, encore elle : « Espérant gagner du temps, je cherchais à vous louer, du latin laudare, tandis que vous vous obstiniez à me louer, du latin locare, cet appartement qui m’était crucifixion quotidienne. » Un Marocain qui écrirait comme ça serait immédiatement suspect. Passe encore qu’on s’exprime dans la langue du colonisateur - nécessité fait loi. Mais s’y complaire, s’y vautrer ! Aller chercher dans la langue des Romains - les inventeurs de la colonisation - des raisons supplémentaires de jouir de la langue de l’Autre, en y découvrant des connivences et des accointances plaisantes ! Salim Jay ne se contente pas de se servir largement dans le français, « butin de guerre » selon l’expression de Kateb, il l’investit à tant pour cent, le fait travailler, lui fait rendre des dividendes. Ça eut payé, avant les indépendances, et ça paie toujours, en 2006, contrairement à une prophétie qu’il fit lui-même en 1969. « La littérature maghrébine d’expression française est vouée à une disparition rapide », écrivit-il. Tu parles ! Il passa ensuite trente ans à prouver lui-même la fausseté de sa prévision. Ou alors, ne se considère-t-il pas comme maghrébin ? On revient à la question du début, mais chut, on avait promis de ne plus la poser.

Continuons de lire - c’est extrêmement jubilatoire - le compte rendu des rapports compliqués que noue notre narrateur avec le monde environnant. N’oublions pas que Michel Tournier décrit ainsi Salim Jay : « Non viable, viscéralement réfractaire à toute solution rationnelle et durable des problèmes matériels de la vie et subsistant néanmoins par une suite de miracles imprévisibles. » Et de miracle, il va y en avoir un, ami lecteur. Et de taille ! Le coup de l’oncle d’Amérique ! Non ! Si ! Mais faisons tout d’abord un détour par La Baule en hiver. Pourquoi La Baule ? Parce que chassé de son logis parisien, ses livres vendus et le produit de la vente mangé, notre ami n’a d’autre solution que d’aller là-bas passer l’hiver dans un appartement mis à sa disposition par des amis. Cela nous vaut une description hallucinante de cette station balnéaire désertée en basse saison. « La découverte de la vacuité m’était donnée par chaque journée bauloise. Il n’y avait rien qui éveillât l’attention ou le désir. L’impression de devenir une version non colorisée de soi. » Et plus loin : « Pas un chat dans cette ville, une sorte de silence huant, des dunes d’ennui dévalées par personne. » C’est génial, mais ce n’est pas Essaouira en hiver, c’est La Baule. Quoi de moins marocain que La Baule ? Retour à Paris. Se produit alors le miracle évoqué plus haut. Une lettre. L’oncle d’Amérique complètement oublié qui se signale soudain par l’envoi d’un billet d’avion pour San Antonio (Texas). L’oncle Ghali est un millionnaire en dollars travaillé tout à coup par la fibre familiale. Il envisage de donner beaucoup d’argent à son neveu impécunieux. À San Antonio, dès le premier soir, il l’invite dans un restaurant français - quand on est marocain, c’est pour la vie. Girolles, filets de mulet, framboises, le tout arrosé de sancerre rouge. Et puis le magot. Voici le pauvre éternel devenu riche dans un Texas plus grand que la France. Effarement. « J’en venais à me vouvoyer. »

Maintenant, que va-t-il faire de cette fortune soudaine ? La convertir en obligations du Trésor, en bons de la Semeuse, en actions blue chips ? Non. D’abord rêver. Rêver de la partager avec un autre impécunieux génial, Mohammed Khaïr-Eddine. Mais, hélas ! le Rimbaud marocain n’est plus des nôtres depuis 1995. Qu’à cela ne tienne ! Il claquera ses sous avec d’autres, pour d’autres, une aventurière « prête à arraisonner l’équipage d’un cargo » ; un professeur censé lui apprendre l’arabe (« je vais enfin apprendre à déchiffrer et à comprendre les poèmes de mon père ») ; un jeune Rom au chômage qui lui réclame 2 euros et qu’il finira par subventionner, lui et toute sa famille de Gitans roumains poursuivis par d’obscures malédictions… Le tout dans un festival continuel d’expressions heureuses, de trouvailles, de jeux de mots qui ne sont pas d’un vilain. Et, ce qui aide à notre démonstration, ce flot continu s’inscrit magistralement dans ce qui s’appelle encore la littérature française. On reconnaît, entre mille exemples, un « aboli bibelot » dérobé à Mallarmé, un « unique objet de mon ressentiment » qu’on ne présente plus, une « barrière de l’argent » qui fleure bon les meetings à la Mutu. Notre héros survivra-t-il à sa prospérité soudaine ? Qu’importe. Les mots ne le lâcheront jamais. Salim Jay n’est pas un écrivain marocain. Salim Jay est un écrivain. On ne lui retranche rien en disant cela. Au contraire. Il accède à l’universel sans même s’aider du particulier. C’est un exploit, bien plus singulier que les exploits d’huissiers, véritables ou métaphoriques, dont il est fréquemment la victime.

© FOUAD LAROUI
Source: Jeune Afrique