Jeune Afrique
par JACQUES BERTOIN

Premier du genre, le « Dictionnaire des écrivains marocains » de Salim Jay révèle une culture foisonnante, riche parfois de lieux insoupçonnés et de talents clandestins. Chronique d’une entreprise titanesque.


« Je vais leur montrer que le roman marocain, ce n'est pas ça ! » C'est sur un de ses fameux coups de colère que Salim Jay a pris la plume pour ouvrir son dictionnaire à la lettre A : « Abdelghani Mahmoud, né en 1967 à Khourigba. » Salim se doutait bien qu'il allait en baver avant d'arriver, 358 pages plus loin, à Zrika Abdallah (Z, né en 1953 à Casablanca), mais il ne pouvait plus reculer. « Tout le monde dit que la littérature marocaine n'existe pas. C'est parce que les Marocains eux-mêmes ne lisent pas leur patrimoine : la plupart des livres marocains sont des samizdats ! » Or Salim Jay, « fou de lecture » et écrivain prolifique, aussi fort en thème qu'il est fort en gueule et fort en rires, est aussi un gardien vigilant de la cité du verbe. Qu'on y dépose une belle oeuvre, et il la défendra avec plus de passion encore que si c'était la sienne. Qu'on y commette une mauvaise action, et on le trouve aussitôt sur sa route, brandissant furieusement son stylo.

Lui est né, il y a un peu plus d'un demi-siècle, d'un père marocain - poète de langue arabe - et d'une mère française. Il a grandi au Maroc où il est devenu journaliste sans trop attendre puisqu'il n'avait pas plus de 14 ans quand il a publié sa première chronique dans le journal de l'Istiqlal, L'Opinion. Il n'a pas tardé non plus à manifester son impertinence, ce qui n'était pas pour plaire au Palais et à ses sbires : « Un flic m'a dit que je devais être parti le lendemain. Je l'ai cru ! » C'était en 1973.

Vingt-neuf années durant, Salim n'a plus remis les pieds à Rabat. « Ceux qui, de toutes leurs forces, veulent quitter le pays ne cessent pas d'aimer le Maroc. » S'il est parvenu à « ne pas vivre sans son pays » pendant si longtemps, c'est grâce aux mots des autres, aux livres des autres dont il a toujours guetté la parution avec une sorte d'ardente impatience, grâce à tous ces compagnons d'écriture dont il portait en lui la liste, soigneusement mise à jour, avant même d'avoir entrepris la rédaction de son dictionnaire.

Manquait un bon motif qui déclenche le passage à l'acte. Salim Jay l'a trouvé quand il a compris que Paul Smain (Vivre me tue, Balland, 1997), l'un des seuls « jeunes écrivains marocains » qui avait réussi ce tour de force d'être encensé par les médias parisiens, était en fait un écrivain bidon, doté de l'accent « rebeu » par son véritable géniteur, le romancier Jack-Alain Léger, un Français « pur sucre ». Pour Salim Jay, pas question de tolérer un tel mensonge sans réagir, à moins de se rendre complice de ceux qui laissaient flotter sur la littérature marocaine une odeur pénétrante de couscous frelaté. Et de craindre pour l'avenir des auteurs débarqués, comme lui, sur « l'autre rive » après qu'ils eurent traversé le détroit : seraient-ils désormais condamnés, pour séduire les médias, à ressasser, sur les trottoirs de Barbès, les mêmes misères qu'on attendait visiblement d'eux, en moulant leur identité dans un slip Tati ?

S'il lui avait fallu se convaincre que la littérature marocaine ne se résumait certes pas à cet ersatz de Maghreb exotique, Salim Jay n'aurait pas eu beaucoup de chemin à faire : il lui aurait suffi de tourner son regard vers les étagères surchargées de sa bibliothèque. Là, plus de frontières ni d'images réductrices, mais des décennies de création, en arabe et en français, sous des labels d'éditeurs dispersés aux quatre coins de la planète. Des fictions, des récits, des poésies, des questionnements, des histoires. Le roman d'un Maroc contemporain trop souvent méconnu, écrit par les siens. Restait pour Salim à en dresser la carte, afin que d'autres que lui s'y retrouvent et puissent se lancer en sa compagnie à la découverte d'une culture foisonnante, riche parfois de lieux insoupçonnés, de talents clandestins : la littérature marocaine, d'ici et de là-bas, dont Salim Jay établit l'acte de naissance à partir du premier roman en langue française, dans les années 1930, dix ans avant le premier roman en langue arabe (1942), soit un parcours sur trois générations.

C'est ainsi qu'a pris forme cette folle aventure. Deux années d'un travail de titan, à la crête d'une vie tout entière enfouie dans les livres. Et, comme résultat, un dictionnaire pour le moins singulier, tout à la fois irréprochable de rigueur - le « cahier des charges » concernant les informations sur chaque auteur est parfaitement rempli - et à ce point libre de ton que son éditeur a préféré s'abriter derrière la mention liminaire selon laquelle « les opinions exprimées dans ce livre n'engagent que leur auteur » ! Ce que Salim commente à sa façon : « Ce dictionnaire m'a donné trop de travail pour que j'accepte, en plus, de me couper la langue ! »

Ceux qui connaissent Salim Jay pour l'avoir déjà lu (le présent ouvrage répertorie vingt titres publiés « du même auteur », bien que ce dernier soit ici seulement mentionné sur la page de garde, ce qui en fait paradoxalement le « grand absent » de ce dictionnaire !) ou pour avoir assisté à l'un quelconque des esclandres qui jalonnent, depuis des lustres, ses interventions en public, savent que l'homme n'est pas un tiède ou un adepte de la flagornerie. En peignant cette galerie de portraits, Salim n'a donc pas dérogé à une règle de conduite qui ne lui a pas valu que des amis au cours de sa propre carrière : « J'ai cherché à lire le plus loyalement possible les uns et les autres et à m'exprimer sur les ouvrages publiés sans acrimonie et sans crainte. Il y a des écrivains marocains de grande qualité et d'une véritable originalité et d'autres dont les oeuvres me semblent médiocres, dans toutes les langues qui font la richesse et l'originalité de la créativité littéraire marocaine.

Des éloges hypocrites ne changeraient rien à la réalité des textes. » En d'autres termes : quand c'est mauvais, rien ni personne ne m'empêchera de le dire ! Mais aussi : « Je sais ce que c'est que d'être exclu et j'ai donc tout fait pour éviter de reproduire ici le processus d'exclusion que j'ai moi-même subi. »

Ceux - ils devraient être peu nombreux, tant l'ouvrage est complet - qui ne retrouveraient pas trace de leur visage dans cette fresque et estimeraient qu'ils en ont été injustement chassés par Jay, feraient donc bien d'y regarder à deux fois avant d'oser se plaindre. S'ils n'ont pas été « traités », ce n'est, très probablement, pas par hasard ou du fait d'un simple oubli de l'auteur. Questionné à propos d'une romancière dont l'absence ne devrait pas manquer d'en étonner plus d'un, Salim a eu cette réplique assassine : « C'est par pitié que je n'en ai pas parlé... »

Lui-même ne prétend pas cependant avoir livré un travail exhaustif, compte tenu « des contraintes subies lors de l'élaboration de cet ouvrage ». Celles-ci tiennent, pour une part, à la désinvolture avec laquelle les éditeurs ont trop souvent répondu à ses demandes et, pour l'autre, concernant les écrivains en langue arabe, au fait qu'il avoue volontiers avoir été, après trente ans d'exil, « tributaire de son professeur pour ses lectures ».

Mais l'essentiel reste, selon lui, qu'en « ne livrant sans doute qu'un fragment de cette littérature, on y découvre déjà un trésor ». Comme dans la fable du laboureur et ses enfants, le Maroc lui-même ignorait tout ce que pouvait contenir son champ, à condition qu'il fût convenablement cultivé et travaillé : promesse est donc faite à ceux qui tourneront les pages de ce dictionnaire de voir ruisseler l'or sous leurs yeux.

C'est, quant à nous, tout ce que nous pouvons souhaiter aux lecteurs de Salim Jay et de ceux qu'il a invités dans ce volume, en nous gardant bien d'orienter leur lecture sur un tel plutôt que sur tel autre. La « divine surprise » viendra en effet tout autant de l'éclairage nouveau ici porté sur un personnage célèbre que de la découverte pure et simple d'un auteur inconnu, « des poèmes d'un épicier chleuh vivant en région parisienne et d'un romancier de langue arabe, coiffeur dans le 14e arrondissement de Paris ».

Pas d'« école » dessinée à grands traits, à l'instar de ce qu'aiment à faire les universitaires, même si l'on peut noter des émergences, comme celle des Marocains néerlandophones qui ont sans doute su profiter de l'extrême liberté que leur confère l'accueil d'une société permissive et l'usage d'une langue inconnue dans leur propre pays. Pas de « tendance » non plus qui résumerait à elle seule l'évolution des oeuvres romanesques qui s'élaborent dans les vicissitudes de la précarité et des privations, même si, après les années de « littérature prolétarienne vigoureuse » d'un Mohamed Zaf Zaf ou d'un Choukri, la relève étudiante est prête, qui pointe déjà son nez. Pas de thématique commune qui enfermerait une remarquable diversité, même si les autofictions écrites à partir des expériences carcérales occupent aujourd'hui une place de choix dans le paysage éditorial marocain.

Ce Dictionnaire des écrivains marocains ne vise pas à tirer des conclusions. Il nous apporte bien davantage : la pure jubilation d'une lecture partagée.