La chambre d'écho d'une polyphonie marocaineLeMondeLogo

Un écrivain d'origine marocaine offre aux lecteurs francophones un panorama, le premier exhaustif, « des littératures » de son pays, que leurs auteurs se soient exilés ou qu'ils n'aient pas quitté leur environnement natal, qu'ils aient choisi l'arabe, le français, le tachelhit ou le néerlandais. « Kaléidoscope ou chambre d'écho », nous dit Salim Jay, lui-même représentatif de cette production - avec une oeuvre d'une profonde originalité dont une des qualités est la générosité dont il fait ici preuve. Il a ce lyrisme jubilatoire qu'il aime retrouver dans ses lectures et cette acuité de jugement, humain et littéraire, qui donne à cet ensemble encyclopédique une vitalité, une sincérité, très rares dans les ouvrages académiques. dictionnaire__crivains_marocains

Ce sont les enthousiasmes et les rejets qui dotent ce dictionnaire d'une tonalité passionnée, sans que soit abandonnée la volonté d'impartialité à l'égard d'écrivains méconnus ou surfaits. La monarchie a étouffé de nombreuses voix, qui peu à peu se font entendre, avec l'assouplissement du régime. C'est une littérature qui a souffert du colonialisme, du totalitarisme paternaliste, d'une hésitation entre les langues, d'une éducation lacunaire. Et comme souvent, dans un tel contexte, la poésie y est rayonnante.

« Le livre n'a pas vraiment voix au chapitre. Cette solitude des écrivains fait peut-être leur grandeur, au Maroc. Chaque auteur, à peine né, est comme un «dormeur du val˜ dont le livre serait la blessure. » Cette belle formule n'exprime pourtant pas de pessimisme. L'humour, le courage (combien ont payé, par de très longues incarcérations, parfois quelques vers seulement, tel Abdallah Zrika), le sens critique, l'innovation linguistique ont particulièrement marqué ces oeuvres.

CINGLANTS RÉAJUSTEMENTS

Bien entendu, quelques noms, déjà très connus, se détachent : de Driss Chraïbi à Rachid O., en passant par Tahar Ben Jelloun, Mohammed Choukri, Mohammed Khaïr-Eddine, Abdelkébir Khatibi (dont vient de paraître Féerie d'un mutant, au Serpent à plumes, 82 p., 14,90 €), Mohammed Mrabet, Fouad Laroui, Abdellatif Laâbi, Abdelhak Serhane. Salim Jay rend justice à leur notoriété, mais s'autorise aussi de cinglants réajustements d'évaluation.

C'est surtout avec les découvertes que Salim Jay révèle sa passion de lecteur. Ainsi sur Abdellah Taïa (dont paraît Le Rouge du tarbouche, Séguier, 135 p., 13 €), talentueux nouvelliste qui poursuit sa quête d'identité, sexuelle et poétique, entre ses souvenirs de Salé et ses rencontres parisiennes, entre des hommages à Jean Genet, Abelfattah Kilito et Paul Bowles et des expériences de solitude et d'amitié sensuelle. Tel romancier publié en Belgique (Issa Aït Belize), tel chanteur-poète (Larbi Barma), telle victime des « années de plomb » (Jaouad Mdidech), telle chroniqueuse décapante (Aïcha Mekki), tel poète dénonçant l'islamophobie d'une vedette des médias (Abdel-Illah Salhi) sont célébrés et ainsi arrachés au silence ou à la discrétion qui ont trop souvent accueilli en France leurs publications.

© René de Ceccatty, Le Monde, 1er juillet 2005