Vive la Bourgeoisie !

 

 

Salim Jay n’est pas un écrivain autofictionnel comme les autres. D’abord, il est pratiquement inconnu, ce qui est peut-être le comble de la misère pour un écrivain qui a toujours choisi de se mettre en avant.

Personne n’est plus anxieux de sa célébrité qu’un écrivain autofictionnel. Il n’y prend pas garde, au début, il chante comme la cigale, se croyant le seul de toute la cambrousse à produire ce tintamarre égotique. Ça va venir, se dit-il Mais, au fil des saisons, l’absence de distinction et de reconnaissance devient la seule vérité et l’unique mystère autour de quoi tournent son œuvre et sa vie.

La plupart des écrivains autofictionnels inconnus finissent par trouver un journal qui leur de demande de critiquer d’autres écrivains autofictionnels, plus connus, et les petits jeunes qui montent. Certains, devant nourrir femme et enfants, acceptent un boulot dans une société de Lettres, ces ONG de la littérature française. Et ils arrêtent d’écrire. Salim Jay, pendant trente ans, dans l’angle mort de ses contemporains, a continué d’écrire. L’oiseau vit de sa plume publie-t-il chez Belfond, en 1989. Mais dans une chambre de bonne de 6 mètres carrés sans épinard où mettre le beurre, juste le courant d’air sous la porte par où la logeuse glisse ses reproches, ses menaces, ses hurlements : vous payez quand, monsieur Jay ?
 

Des écrivains lui viennent en aide, parce que sa débine leur file le vertige, et qu’ils s’imaginent ainsi relever le fond de l’abîme dans lequel ils craignent de basculer un jour. La vie de Salim Jay avec sa logeuse est tellement conflictuelle qu’il doit s’exiler à La Baule chez un ami qui lui prête sa maison. Prêter sa maison à un écrivain, c’est un investissement : le propriétaire compte sur les travaux littéraires du plumitif pour donner à sa bicoque, froide et humide, un supplément d’âme.

Salim Jay manque de perdre la boule à La Baule. Comme il déteste cette ville, c’est un régal. Il travaille ses métaphores, c’est l’avantage d’être pauvre, ça laisse du temps. Salim Jay vit littérairement aux crochets de la misère, elle est sa compagne et c’est au moment où il comprend qu’il ne la quittera plus que surgit l’oncle d’Amérique. Un type bourré de fric, et qui, après trente ans de silence, veut soudain offrir à son neveu « une somme importante ». Comme un héritage de son vivant. On ne saura jamais exactement combien, premier réflexe du friqué, mais la vie de Salim Jay en est bouleversée, on l’imagine.

Fini les conférences sur « le chocolat dans la littérature » au centre culturel arménien de la rue Bleue. Fini les piges à 17 euros le feuillet. Fini les salamalecs avec la logeuse. Bonjour les escargots de Bourgogne, les taxis, le théâtre, les rognons de veau à la crème, les profiteroles. Il roule sur l’or, il cherche un appartement, il investit dans la pierre, quel bonheur « l’embourgeoisement immédiat » !

Quel bonheur ?

Il lui manque quelque chose. Il cherche sa compagne, il se tourne, se retourne, elle n’est plus là. Misère ! Ah si, là-bas, un petit Roumain, voyons voir, 19 ans, il meurt de faim, tiens, il a besoin, tiens, et encore, tiens, prends, prends tout. Et de fil en aiguille, Salim Jay se retrouve, avec tout son fric en banque, aux lisières de la ville, dans la roulotte du Rom, en famille avec les poubelles et les rats. Il découvre une misère que l’écrivain, obnubilé par sa propre dèche, avait toujours ignorée.

Le bonheur du bourgeois, c’est la misère des autres, quand il sait s’y prendre, et l’écrire.

 

CHRISTOPHE DONNER. LE MONDE 2, 11 février 2006