« Un sentiment de perte immense a saisi les lecteurs de la littérature marocaine avec la disparition en novembre 2003 de Mohamed Choukri. Cet homme né en 1935, enfant de la famine, était devenu une légende vivante dans son pays et au-delà. Conteur hors pair, ce marginal était si controversé que son livre le plus célèbre, « Le pain nu », demeura longtemps interdit dans son pays. Il avait vu son père assassiner son frère, il avait erré parmi les chiens et les détritus, dans la compagnie des voleurs et des prostituées, et ce profil de victime se changea, au fil de la vie, en visage de vainqueur. Ami de Jean Genet, Tennessee Williams, Paul Bowles, Jack Kerouac, c’était un lecteur boulimique, qui avait été analphabète jusqu’à vingt ans avant de devenir instituteur, un buveur intempérant, un homme oscillant entre détresse et joie, un parangon de lucidité, un individu qui ne devait rien qu’à lui-même. Artiste de l’introspection et de l’observation d’autrui, Mohamed Choukri tient du modèle inégalable pour beaucoup de jeunes Marocains, avides de liberté personnelle et d’authenticité. « La vie m’a blessé ; elle me caresse désormais », nous disait-il à Tanger, en janvier 2003 » Salim Jay « Dictionnaire des écrivains marocains »